Beyrouth m’a bouleversée

Tout est calme ce dimanche matin. Le soleil se cache derrière un voile de brume. L’air est chargé d’humidité. Nos peaux se couvrent rapidement de sueur, nos t-shirts s’imprègnent de transpiration. Quelques rares hommes âgés habillés en pantalon sombre et chemise déambulent. Un débardeur blanc se devine sous leur chemise. Leurs chaussures sont bien propres. Des chats pointent le bout de leur nez : ils errent comme des âmes en peine dans la ville désertée.

Été 2023. Je saisis l’opportunité de rejoindre ma fille en stage de gynécologie-obstétrique à l’Hôtel-Dieu de France à Beyrouth pour visiter le Liban. Je n’ai jamais pensé à visiter ce petit pays jusqu’ici et je n’ai encore jamais mis les pieds au Proche-Orient. Beyrouth, tu m’intrigues …

Ici, de vieilles maisons traditionnelles avec leurs pierres ocres apparentes et leurs fenêtres en ogive ; là les mêmes en bien moins bon état avec seulement un étage habité. Des paquets de câbles électriques noirs traversent les rues. Plus loin, des immeubles modernes aux belles façades mais à y regarder de près, il sont vides ; encore plus loin, une station essence effondrée mais qui délivre encore le précieux liquide ; un squelette d’immeuble éventré … Je commence à mettre des mots sur ces images : désolation, vide, ville fantôme. Où sont les habitants ? Immigrés ? Au frais à la montagne ? Ont-ils trop construit d’immeubles ? Le soleil pointe ; nos peaux sont luisantes ; la sueur dégouline.

Arrivées sur la corniche en fin de journée, d’un seul coup, la vie reprend. Des hommes, accrochés comme des berniques sur leurs rochers, plongent dans la mer, parfois de plusieurs mètres de haut. Sur l’immense trottoir qui longe la mer, quelques rares femmes déambulent devant de beaux immeubles. La plupart des appartements sont vides. Une brochette d’hommes barbus, torses nus, musclés et tatoués marchent de front en short de sport et baskets. Plus loin, je photographie des baigneurs qui ne semblent pas être gênés par les bouteilles en plastique, les canettes et les sacs qui flottent et s’amoncèlent sur les rochers. Deux hommes d’âge mûr s’arrêtent à mon niveau.

– Pourquoi prenez-vous cette photo ? Allez donc plus loin ; c’est plus beau et surtout plus propre.

– Ici c’est sale à cause des Syriens, complète le second. Ce n’est pas cela le Liban !

Ma fille m’explique que les Libanais sont fiers de leur pays ; qu’ils veulent absolument qu’on en ait une belle image. On finit par échanger avec eux quelques mots sur la France et la médecine et on se quitte en se tapant sur les mains ! 

Dans le quartier Hamra, nous croisons déjà plus de monde. De très jeunes Syriens trient les poubelles. La boule au ventre que j’avais ce matin et qui s’était estompée depuis qu’on était sur le front de mer, refait surface. Le teint plus hâlé de leurs visages les distinguent des Libanais à la peau plus claire. La Maison Jaune, the place that remains, nous plonge brutalement dans l’histoire du pays : la famine pendant la première guerre mondiale puis la guerre civile de 1975 à 1990. L’immeuble Barakat était un point névralgique pendant ces années. Il existait alors deux zones à Beyrouth, l’Est et l’Ouest, séparées par une ligne de démarcation appelée ligne verte, en référence à l’importante verdure qui l’entoure. La Maison Jaune se trouve au centre de ce no man’s land qui séparait les milices chrétiennes et les forces palestino-communistes. Avec l’aide de la ville de Paris, ce haut lieu de la guerre civile a été consolidé pour donner à voir ce qui a été au plus grand nombre. Nous errons de pièces en pièces, criblées d’impacts de balles, lorgnant à travers les ouvertures béantes à la place des snipers qui avaient d’ici une position dominante : 150 000 morts et des centaines de milliers d’exilés … Ce nœud dans l’estomac et maintenant le silence ne nous lâchent pas. 

Le rocher percé Al Raouché attire bien du monde en fin de journée. De nombreux baigneurs s’y retrouvent en famille pour profiter du coucher du soleil. Les chichas sont de sortie. Plaisir simple et joie de vivre, une sorte de respiration dans un quotidien bien difficile : la tension redescend. Deux jeunes femmes très élégantes nous accostent dans un français parfait et échangent avec nous, curieuses de savoir pour quelles raisons nous sommes ici. Très peu de femmes se baignent : elles sont toutes entièrement habillées. 

Jouxtant la cathédrale Saint-Georges-des-Maronites, au pied de la Place des Martyrs, haut lieu de la guerre civile, la plus grande mosquée du Liban, la mosquée Al-Amine a fière allure avec sa pierre ocre et ses dômes bleus. Elle a été construite entre 2002 et 2007 par le milliardaire Rafic Hariri pour plus de 20 millions de $. La Beyrouth antique avec les traces du Cardo Maximus au pied de la cathédrale gît aussi ici. Notre plongée dans le passé de Beyrouth se fait de plus en plus profonde mais nous sommes frappées par la cohabitation des signes de splendeur et de décadence. Les souks, juste à côté, ont un petit air de la Rue de Rivoli après une explosion. Sous les arches, les boutiques sont vides, éventrées. Quelques restes d’enseignes internationales donnent une idée de l’esprit du lieu. Les chats errent. Des militaires sont placés à chaque entrée mais que protègent ils au juste ? Il n’y a plus rien ici que la désolation.

J’ai arpenté ces lieux pendant des journées et je n’en reviens toujours pas. Les plus belles demeures historiques jouxtent les immeubles les plus modernes et les plus dévastés. L’Œuf, le dôme d’un ancien cinéma destiné en 1965 à devenir le plus grand centre commercial du Proche-Orient, porte les stigmates de la guerre. J’y prends des clichés d’urbex la gorge nouée. Il a été sauvé de la démolition et est devenu un lieu de mémoire au Liban. La guerre civile de 1975 à 1990, puis la crise financière de 2019, puis l’explosion du port en 2020 … une véritable série noire du Liban moderne !

Notre compréhension de la réalité s’approfondit à chaque rencontre, à chaque discussion, à chaque expérience. Les coupures d’eau interrompent les lave-linges et privent de douche. L’État ne fournit que deux heures d’électricité par jour. Il faut recourir à d’autres fournisseurs qui prennent le relais ou installer des générateurs. On en voit en travers des trottoirs qui font un boucan d’enfer devant quelques restaurants luxueux. Dans notre petit deux pièces, l’électricité est coupée entre 1h et 7h du matin. Il vaut mieux s’être endormies tôt avec un peu de climatisation sinon, c’est une nuit en sueur garantie.

Les salaires et retraites payés en livres libanaises ne valent plus rien : une dévaluation de près de 90% a impacté l’économie en 2019 et affecte toute la population. Des jeunes qui gagnaient l’équivalent de 2500 $ touchent aujourd’hui 250 $ s’ils se débrouillent bien. Quant aux prix, ils sont aussi élevés qu’en France. 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les membres de la diaspora financent depuis l’étranger leurs proches restés au Liban, ce qui permet au pays de tenir sur un fil. Et comme si ce n’était pas suffisant, les banques ont gelé les comptes. Les Libanais ne peuvent plus accéder à leur épargne au-delà de 400 $ par mois. Les avoirs en dollars se sont évaporés. Les Libanais se sentent doublement volés. Ils ont perdu confiance en leur gouvernement. Sur ces trois dernières années, les cerveaux ont fui aux quatre coins du monde. Pour pouvoir immigrer, encore faut-il pouvoir prouver qu’on a 30 000 $ d’épargne. Ceux qui les avaient sont partis.

L’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, a révélé l’incapacité des dirigeants à protéger sa population. La déflagration de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium, soit environ un cinquième du stock initial, a détruit les immeubles alentour. Les baies vitrées se sont effondrées ; les murs se sont fissurés. Malgré les avertissements sur la dangerosité de ce stock, aucune précaution n’a été prise. Et que sont devenus les 4/5 du stock initial ? La corruption règne en maître. “Il faut avoir le bras long, sinon on n’est rien.” nous a t-on dit à plusieurs reprises. 

D’ailleurs, la médecine est à deux vitesses. Les médicaments manquent. Les ONG suppléent à l’Etat défaillant notamment parce que 2 millions de réfugiés syriens occupent un pays de 4 millions d’habitants. Elles assistent aussi tous ceux qui n’ont pas les moyens d’avoir une couverture de santé.

Le Liban se distingue par sa multiculturalité. Il compte officiellement 17 communautés, dont les musulmans sunnites et chiites, les maronites (chrétiens catholiques), les druzes, les grecs orthodoxes et les juifs. L’équilibre communautaire est chamboulé. Les 60% de chrétiens au moment de l’indépendance ne sont maintenant plus que 30%. Les musulmans sont largement majoritaires et la première communauté est chiite. Pour limiter les tensions, le Pacte national de 1943 répartit les fonctions de l’État entre les différentes communautés selon leur poids démographique. Le poste de chef du gouvernement est vacant depuis octobre 2022 et depuis peu, c’est celui de gouverneur de la banque du Liban. Après 30 ans de mandat, Riad Salamé est poursuivi pour détournement de fonds publics et est jugé responsable de la crise financière. 70% des postes de seconde catégorie de l’administration sont vacants. Comment garder confiance dans les institutions ? 

Enfin, le conflit israélo-palestinien s’est répandu au Liban. Le Hezbollah, créé en 1982 en pleine guerre civile, y a trouvé sa légitimité : il est armé et plus fort que l’armée libanaise elle-même. Il a récupéré les armes de l’ex-URSS, a été formé et est financé par l’Iran. C’est devenu un État dans l’État avec ses propres écoles, hôpitaux, forces de l’ordre, lois … et il étend son hégémonie.

Mais qu’est-ce qui fonctionne dans ce pays ? Il a pourtant été grand ! N’appelait-on pas le Liban la Suisse du Moyen-Orient ? Nous sommes bouleversées. Grandeur et décadence, espoir et désolation, paix et tensions … Les mots qui nous viennent sont forts et tout en contrastes. Mais comment peuvent-ils s’en sortir ?