La Plaine de la Bekaa, cœur géopolitique 

A une heure de route de Beyrouth, à 900 mètres d’altitude, coincée entre le mont Liban et l’Anti-Liban, se niche la plaine de la Bekaa. Étroite d’une dizaine de kilomètres et longue de 120 km, elle prolonge la dépression du Jourdain et longe la frontière avec la Syrie. Elle recouvre ⅓ de la superficie du Liban. Terre fertile aux sources peu profondes, elle est convoitée depuis toujours : elle fait partie du fameux croissant fertile, berceau de l’agriculture. Elle a été le grenier à blé du monde antique. Son climat sec et continental avec ses hivers rudes et ses étés chauds est propice à l’agriculture. La brume matinale s’élève tous les jours au-dessus de la plaine quadrillée de grandes parcelles cultivées.

En zone rouge, formellement déconseillée sur le site de France Diplomatie, nous avons osé nous rendre dans la Plaine de la Bekaa en août 2023 accompagnées d’un guide.

La plaine de la Bekaa au cœur des enjeux économiques

Quand la guerre civile éclate en 1975, le centre de la Bekaa est alors en pleine transformation. La plaine est drainée et intensément mise en valeur : blé, betterave à sucre, pomme de terre, légumes, pommiers, élevage bovin et avicole … Des vignobles s’étendent sur les coteaux ouest près de Zahlé. Des cépages venus d’Algérie ont été réintroduits par des frères jésuites à la fin du XIXème siècle. Plusieurs fortunes se sont faites ici : le château de Ksara en est un bel exemple dont nous visitons les caves construites dans un dédale de tunnels creusés sous la colline par les Romains.

Le grenier à blé devient dans les années 80 le grenier à pavot, matière première pour l’élaboration de l’héroïne. Le haschisch libanais a la réputation d’être l’un des meilleurs concentrés que l’on puisse trouver. Le Liban est le 3ème producteur mondial.

La pauvreté et le manque d’opportunités économiques dans certaines communautés rurales de la Bekaa ont conduit certains agriculteurs à produire du haschich pour gagner leur vie. La situation des planteurs s’est aggravée lors de la crise syrienne à partir de 2011, alors que divers groupes armés se battaient pour prendre le contrôle de la production et ainsi financer leurs activités. En avril 2020, le parlement libanais a voté en faveur d’une loi approuvant la culture, la production et la vente de cannabis à des fins médicales. Elle n’a jamais été promulguée.

Anjar, témoin de la civilisation des Omeyyades

Les fines et élégantes arches d’un palais musulman s’élèvent sur trois étages dévoilant les mystères d’une superbe cité. Anjar est le seul site archéologique omeyyade du Liban. Découverte à la fin des années 1940, la cité semble n’avoir vécu que quelques décennies au début du VIII ème siècle. Les traces du palais, d’une mosquée et des thermes romains sont bien visibles. Deux voies principales ornées de colonnades desservent ces édifices. J’essaie d’imaginer la vie autour des 600 arcades du marché séparées par des colonnes. Une immense enceinte constituée d’un épais mur encercle la cité.

Anjar s’élevait sur la route des caravanes. Elle est située à l’intersection de deux routes importantes : celle menant de Beyrouth à Damas dans le sens Ouest-Est et la route Nord-Sud traversant toute la Bekaa et menant d’Homs vers Baalbek puis le sud du Liban.

En 1939, les autorités françaises installent à Anjar des familles entières d’Arméniens originaires des montagnes ayant subi le génocide de 1915 après les avoir cédées à la Turquie en échange de sa neutralité dans la guerre qui couve en Europe. De 1984 à 2005, Anjar est le quartier général des services de renseignements syriens au Liban. 

Baalbek, magnificence du monde romain

Dans ce plateau béni des Dieux, le plus grand temple de l’empire romain dresse ses immenses colonnes vers le ciel. Les temples de Jupiter, de Bacchus et Vénus forment un ensemble aux dimensions impressionnantes. Il a fallu 300 ans pour construire cette cité imposante. Les tremblements de terre et les invasions n’ont pas eu totalement raison de ces édifices colossaux et fascinants. Le temple de Jupiter, en particulier, surpassait par ses dimensions et sa beauté tous les temples du monde antique. Des blocs titanesques constituent le soubassement tandis que les sculptures de lion et les arabesques corinthiennes sont encore en place au sommet, 21 mètres plus haut !

A ses côtés, le temple de Bacchus paraît bien plus petit et pourtant, il est plus vaste que le Parthénon d’Athènes ! Il est dans un état de conservation exceptionnel. Nous tentons d’imaginer les scènes d’orgies dont ces pierres ont été les témoins. Grandeur et décadence, le Liban ne cesse de nous surprendre. Les rayons dorés du soleil du soir enflamment les colonnes et sculptent les chapiteaux d’une main habile. Nous sommes bouche bée devant autant de beauté. Comment une civilisation, une société, un pays peuvent-ils briller et s’effondrer ? Le Liban en est la preuve : les témoignages du passé côtoient ceux du monde moderne pour nous rappeler que nous pouvons être notre plus grand bienfaiteur comme notre plus grand ennemi. 

Au coeur de la géopolitique du XXIème siècle

Le peuplement de la plaine de la Bekaa est mixte : chrétiens et musulmans s’y côtoient. L’armée syrienne l’a occupée pendant de longues années. Il a fallu attendre le 26 avril 2005 pour que celle-ci repasse officiellement la frontière.

Le sud de la plaine est une région pauvre qui a depuis longtemps été soumise au diktat des belligérants. Dès les années 1960, les raids de l’armée israélienne ont plongé le Sud dans la torpeur, forçant la population à la résignation ou à l’exode. Puis les invasions de 1978 et 1982 se sont soldées par l’occupation d’une « zone de sécurité » par les Israéliens et l’A.L.S. (Armée du Liban Sud), une milice libanaise supplétive de l’armée israélienne. Celle-ci s’est retirée du Liban en mai 2000. Elle a de nouveau franchi la frontière en 2006 dans le cadre de son combat contre le Hezbollah chiite. Cette intervention a entraîné la destruction de nombreuses infrastructures de la partie méridionale de la Bekaa.

L’absence de l’Etat dans cette région délaissée du Liban, la corruption et l’occupation syrienne de 1978 à 2005 ont favorisé la montée au pouvoir du Hezbollah fort par ailleurs de ses succès militaires contre Israël. Avec l’arrivée de Khomeiny en 1979, l’influence iranienne a été renforcée dans les régions sous le contrôle du Hezbollah. L’identité culturelle et religieuse a commencé à changer. A la fin de la guerre civile en 1990, la société s’est petit à petit islamisée avec l’apparition d’écoles islamiques. Le Hezbollah a remplacé l’État auprès du peuple et, pour certains, il a même assumé le rôle de parents assurant l’éducation des enfants. L’éducation, pilier important de la société souffre de la crise financière sans fin. La politique du Hezbollah s’inscrit dans un mouvement populaire qui fournit une aide sociale aux plus démunis grâce à leurs services hospitaliers, leurs associations et leurs écoles. La démographie de la ville a changé : certaines familles ont fui, laissant la place à des familles dans le besoin, assistées par le Hezbollah et qui en servent la cause. Le quartier chrétien et ses belles maisons en pierres est aujourd’hui à l’abandon. Le Hezbollah a également installé des camps d’entraînement dans les montagnes et a interdit l’accès à l’armée libanaise.

Face à la pauvreté galopante, les portraits de martyrs iraniens et les drapeaux du Hezbollah sont de plus en plus présents et apparaissent comme les sauveurs d’un Liban abandonné par tous. L’écroulement de l’économie et de la société libanaise est une porte d’entrée aux alliés de l’Iran pour étendre leur influence religieuse et politique. Une grande partie de la population ne se reconnaît pas dans ce nouveau Liban au visage défiguré et abusé où le multiculturalisme et la liberté d’expression perdent du terrain. L’identité culturelle change à mesure que les Libanais quittent le pays.

Le Hezbollah a voulu remplacer le tourisme ordinaire par le tourisme religieux. Ils ont construit la mosquée chiite d’architecture iranienne, Sayyida Khawla Shrine, à l’entrée de la ville juste après les portraits des martyrs libanais et iraniens morts au combat. Walid nous y conduit en fin de journée. Il nous prévient : « Ça brille ! Bling bling à gogo. » Nous entrons dans le quartier des femmes, vêtues de noir de la tête aux pieds. Ici on prie, on allaite, on discute, à l’abri de l’enceinte et de ses hauts murs. On comprend que la communauté y trouve un lieu de vie plaisant. 

Des guides admirables

Avec Joanna et Walid, nous avons pu appréhender en toute sécurité ce petit bout du monde qu’est le Liban, dans toute sa complexité, avec sa multiculturalité et son histoire chargée. Nous sommes parties avec eux en voiture chaque jour de Beyrouth et nos journées ont été d’une très grande richesse. Nous avons découvert un peuple éduqué, entreprenant et éminemment chaleureux, un petit pays attachant, d’une richesse culturelle immense qui nous a bouleversées. Nous sommes revenues avec le sentiment de mieux comprendre l’actualité politique du Moyen-Orient, et pour cela nous leur en sommes profondément reconnaissants.

  • Dido Tours
  • +961 3 392 209 Joanna
  • +961 3 254 949 Walid