Great Himalaya Trail : Seule, sans être seule

En 2022, j’ai traversé la France à pied par les montagnes avec l’Hexatrek, seule. Cette toute première expérience d’itinérance longue distance en solitaire a littéralement changé ma vie au point où j’en ai écrit un livre. “Seule vers la liberté“ est le récit autobiographique de cette traversée. C’est comme si une porte s’était ouverte : “Tu n’as plus de temps à perdre !” Consciente du pouvoir transformateur de cette aventure, obnubilée par un sentiment d’urgence de vivre, mesurant la chance que j’ai d’avoir un corps qui accepte encore ce que je lui demande et ne craignant pas le confort rudimentaire des bivouacs, j’ai décidé de poursuivre ma route en m’exposant à de nouvelles aventures similaires. J’ai découvert le Népal en 2023, à 56 ans avec un groupe de Français, pour une traversée du Dolpo et puis, seule, dans le Khumbu, sur le trek des 3 cols depuis Shivalaya. Je n’ai pas connu le Népal d’il y a 20 ans : un sentiment diffus de regret ne me lâche pas ; le Népal change à toute vitesse : des pistes sont construites pour désenclaver les villages mais défigurent aussi les vallées et détruisent les anciens chemins … À nouveau, cette urgence de vivre m’a emportée alors que je travaillais dans une exploitation de thé du côté de Ilam.

Le Great Himalaya Trail, un nouveau grand « Oui à la Vie » mais …

J’ai repris l’avion pour la France avec le seul livre qui existe sur le Great Himalaya Trail, le guide de Robin Boustead. “Tu ne reviendras pas 10 fois au Népal : la prochaine fois, tu traverseras tout l’Himalaya !”. C’est un nouveau grand “Oui à la Vie” que je prononçais alors. Une évidence : “Tu peux le faire ; tu n’as plus de temps à perdre ; le monde change si vite !”. 

Entre l’idée et le premier pas, il s’est passé 2 ans. Certains diront que c’est peu ; cela m’a paru long. 1,5 an de recherches sur le web, 1,5 an de prises de contact, 1,5 an pour trouver les bons interlocuteurs : j’ai eu le sentiment de monter une petite expédition alors que je ne souhaitais que lâcher prise. Quand tu as découvert l’itinérance au long cours en solitaire, tu ne peux plus t’en passer. Se sentir libre dans des paysages sauvages est une drogue douce. Alors accepter de devoir être guidée parce que le gouvernement népalais l’oblige là où je n’en aurai pas besoin a été difficile. Accepter de rigidifier l’organisation de cette traversée avec des permis à obtenir à des dates précises et avec des rendez-vous avec des guides me paraissait aller à l’encontre de la liberté que je chéris. “A quoi bon toutes ces contraintes ! En plus, Il existe bien d’autres traversées dans le monde …” me suis-je entendu dire. Mais je ne suis pas de celles qui abandonnent et ma pugnacité a fini par porter ses fruits : le jour où j’ai identifié Narayan Poudel de Mac Trek Tours & Expéditions, j’ai su que ce serait possible de traverser le Népal par l’Himalaya, comme j’en avais envie. Entre-temps, j’avais appris à connaître et à accepter les spécificités du Népal, sa réglementation, la difficulté de certains cols, l’exposition à l’altitude … 

Partir à deux et continuer seule

Je suis partie avec un partenaire, lui offrant l’opportunité de vivre une traversée mythique mais acceptant aussi de faire une nouvelle concession à cette fameuse liberté que je cherchais à revivre. Je craignais de me sentir seule le soir, dans les hébergements, ne parlant pas népalais. Fabrice ne connaissait pas le Népal et nous nous connaissions peu. Je l’avais rencontré sur la traversée des Pyrénées ; il avait aussi traversé les Alpes. Au bout d’un mois, il a dû abandonner, victime d’une crise de sciatique attrapée sur les petits chemins glissants du Mugu pour éviter de franchir Chhapa Khola et Takla Khola.

“Tu ne peux pas échapper à ce que tu dois vivre : la Vie te donne des leçons alors autant apprendre d’elle.” Nous sommes un corps avec une tête qui n’a de cesse de fonctionner toute seule : en prendre conscience peut être le travail d’une vie. Il m’a fallu vivre des années de chamboulement intérieur que je n’arrivais pas à apaiser pour prendre conscience de cet envahisseur qu’est le mental. Lâcher mes peurs et faire confiance, prendre goût à l’imprévu et accepter ce qui vient est l’acquis le plus fondamental de cette épreuve de vie et dont j’ai profité pour la première fois pleinement sur ma traversée de la France. Je peux alors passer des heures à m’émerveiller ; quelle que soit la difficulté du parcours, je sais que ça va aller. Plus la coupure est radicale, plus le temps de l’immersion est long et plus je suis là, à mettre un pas devant l’autre et à vivre un jour après l’autre, sans projection ni dans le passé ni dans le futur. Nous avions envisagé avec Fabrice l’éventualité de perdre notre partenaire : je savais que je pourrais poursuivre seule. J’étais prête. J’ai osé. 

Une fois Fabrice en sécurité dans l’hélicoptère qui le ramenait à Katmandou, pris en charge par son assurance et accueilli par Narayan, j’ai poursuivi vers le Nyingma Gyanzen La Pass, pour une des plus grandioses étapes de cette traversée. Du haut de ses 5563 mètres, j’avais une vue à couper le souffle sur les sommets du Dolpo, le Tibet au loin, à perte de vue. En ce mois d’août, les nuages de la mousson dansaient dans le ciel, un spectacle vivant sans cesse renouvelé : les pieds bien ancrés, la tête dans les nuages, le dos chauffé par quelques rayons de soleil et le cœur en émoi, j’aurais pu rester là pendant des heures. Je tournais sur moi-même comme une toupie pour ne rater aucune somptueuse percée de lumière. J’avais perdu mon partenaire et j’avais la force suffisante et l’audace de poursuivre seule : liberté chérie ! La magie s’est poursuivie toute la journée : il suffisait de suivre des arêtes, descendant en pente douce, un terrain de jeu de rêve pour tout randonneur. Et la cerise sur le gâteau a été d’arriver à Pho, premier village du Dolpo niché dans son écrin de terrasses cultivées au milieu d’un désert blanc. Je me sentais comme sur un nuage. Après des journées de marche difficiles, marquées par la pluie quotidienne, les ponts de bois emportés par la force des torrents, l’inquiétude pour Fabrice, j’atteignais enfin le paradis.

La rencontre au cœur du voyage en solitaire

Un petit garçon habillé d’un pull jaune m’attendait avec son grand-père : ils me guettaient pour m’accueillir dans leur foyer. Il portait un pendentif autour du cou pour le protéger des énergies négatives, des esprits malveillants et des obstacles spirituels. J’entrais dans le monde bouddhiste par la plus belle des portes. Du haut de ses 3 ans, espiègle à merveille, il a pris ma main et ne l’a plus lâchée tant que nous n’avions pas fait le tour de tous les shortens dans le sens des aiguilles d’une montre. C’est ensuite sa grand-mère qui m’a accueillie dans sa cuisine pour un véritable cours de Dal bhat. A même le sol, elle tranchait les légumes feuilles fraîchement cueillis au jardin et pilait les graines de sésame et le piment dans un mortier. Il me suffisait d’ouvrir les yeux de curiosité et même sans échanger un seul mot, nous étions en connexion. L’énorme bouilloire en fer blanc noircie par les flammes chauffait sur le poêle au milieu de la pièce. La vaisselle était exposée sur les étagères en un alignement parfait : plats en métal, casseroles et bouilloires étaient classées méthodiquement par ordre croissant révélant l’importance accordée à l’affichage de ces possessions alors que je devais dormir dans une pièce encombrée de sacs de riz et de lentilles. 

J’ai passé des heures ainsi autour des feux de bois, les yeux et le cœur grands ouverts, à admirer l’élégance de ces femmes dans leur jupe longue ceinturée portant fièrement leurs colliers et boucles d’oreille en toutes circonstances, la beauté de leur visage, la force de leur caractère pour vivre avec si peu de moyens. Elles étaient elles aussi seules la plupart du temps, assurant toutes les tâches, les cultures, les petits enfants, la cuisine, les lessives, le commerce. Les hommes sont partis gagner leur vie ailleurs. Les grands enfants étudient à Katmandou et rêvent d’une autre vie, prêts à tout pour fuir le Népal. Accéder au progrès fait rêver et tout quitter. L’exode rural frappe l’Himalaya. Alors que deviendront ces maisons quand ces femmes ne pourront plus les tenir ? Il était temps pour moi de parcourir ces contrées et de vivre ces rencontres improbables. Le Népal change à toute vitesse …

Je prends conscience qu’au-delà de la marche, c’est la rencontre qui m’anime. J’aime me confronter à la différence, faire le grand écart entre nos niveaux de développement, revenir à une vie très sobre et rustique, à l’essentiel : échanger un regard, offrir un sourire, accorder son attention, partager l’intimité de son espace de vie, tout simplement. Ma solitude ne me pèse pas. Je suis remplie de tout ce que je reçois. Elle m’aide à vivre pleinement tous ces moments comme des cadeaux éphémères que la Vie m’offre parce que je lui dis Oui. Je les accueille en conscience.

What is your age ? Single ? No guide ?

Voir une femme seule dans la seconde moitié de sa vie arriver à pied avec son sac à dos comme seul bagage interpelle. “Mes parents, à votre âge, restent chez eux ; “ils se déplacent moins” me dit-on. Je n’échappe pas aux inévitables questions : “What is your age ? Single ? Only one ?” Je souris et une connivence s’installe. La question suivante est alors “No guide ? Friend ? Husband ? ” Je m’amuse alors à répondre, un brin provocatrice : “No, why should I have one !” Et là ce sont eux qui sourient, interloqués.  Cet échange a été si fréquent pendant ces 4 mois, que je riais moi-même intérieurement de ce comique de répétition. Il était une porte d’entrée idéale vers des conversations un peu plus profondes jusqu’à aborder le sens du mariage, les mariages arrangés, les épreuves de vie, la vieillesse. S’il y a bien un point commun entre eux et moi, c’est le départ des enfants vers l’étranger. Ce n’est plus Katmandou mais le Japon, l’Australie, l’Inde, les Etats-Unis qui les attirent et ils arrivent à y poursuivre leurs études supérieures. Fierté et fatalisme percent à travers nos regards. Nos vies sont si différentes et si proches à la fois ! 

Vous pouvez être accompagnée et vous sentir seule ; au Népal, j’ai cheminé seule et ne me suis pas sentie seule. L’accueil chez l’habitant a été le plus beau des cadeaux que m’ont fait les Népalais. Une pépite ! J’avais choisi d’appeler cette traversée L’Himalaya à cœur ouvert. Aujourd’hui je sais pourquoi. Demain ? Je continuerai à mettre la rencontre au cœur de mes itinérances. 

Cette traversée s’est accompagnée d’une collecte solidaire sur Ulule au bénéfice de l’association franco népalaise Samdo Avenir. La page Facebook L’Himalaya à cœur ouvert a permis de documenter et partager ce double projet avec le plus grand nombre. Elle reste accessible pour en savoir plus.